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Architecture hybride AC/DC : une réponse aux défis de la transition énergétique

Face à la congestion du réseau électrique, à l’essor du photovoltaïque, des batteries et de la mobilité électrique, les entreprises doivent repenser leur manière de produire, stocker et consommer l’énergie. Charlène Collin, conseillère énergie et climat chez AKT, et Brice Thomas de Schneider Electric expliquent comment une architecture hybride AC/DC peut améliorer l’efficacité énergétique, renforcer la flexibilité locale et aider les entreprises à mieux gérer leurs besoins en puissance.

Intervenants :

• Charlène Collin van AKT
• Brice Thomas van Schneider Electric

Modérateur: Stéphanie Diaz Cuenca

Transcriptie

[00:00] Transition énergétique et architectures hybrides AC/DC
Stéphanie Diaz Cuenca: Bienvenue dans ce nouvel épisode du podcast de Louwers Mediagroep, réalisé cette fois en collaboration avec Schneider Electric. Aujourd’hui, concevoir un environnement de production ou un immeuble avec des bureaux implique de travailler dans une réalité énergétique totalement différente de celle d’il y a dix ans. Panneaux photovoltaïques, batteries, véhicules électriques, applications numériques font désormais partie intégrante de nos installations. Mais parallèlement, disposer d’un raccordement au réseau électrique suffisamment puissant n’est plus une évidence. La transition énergétique ne consiste donc pas uniquement à utiliser davantage d’électricité. Elle nous oblige aussi à nous poser la question: comment produire cette électricité localement, la stocker, la distribuer et l’utiliser au bon moment? Dans ce contexte, les architectures hybrides AC/DC suscitent un intérêt croissant, des systèmes dans lesquels le courant alternatif et le courant continu sont utilisés côte à côte. Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement pour les entreprises, les concepteurs et les installateurs? Et disposons-nous aujourd’hui des connaissances nécessaires pour concevoir et construire ces systèmes de manière sûre et réfléchie? Pour en parler, je reçois Charlène Collin, conseillère énergie et climat chez AKT, et Brice Thomas, Product Owner chez Schneider Electric. Bienvenue à tous les deux.
Charlène Collin: Merci, bonjour.

[01:24] L’accès à la puissance devient un enjeu majeur
Stéphanie Diaz Cuenca: Alors, pour entrer immédiatement dans le vif du sujet, j’aimerais commencer par la même question pour vous deux. Dans le paysage énergétique actuel, quelle est selon vous la tendance majeure à laquelle nous n’accordons pas encore suffisamment d’attention? Et je vais commencer par Charlène.
Charlène Collin: Merci pour la question. C’est une question très pertinente. Je pense qu’on en parle quand même de plus en plus. Mais la tendance majeure pour nous, c’est que sans réseau électrique, finalement, il n’y a pas d’économie. Et aujourd’hui, on entre dans une période où l’accès à la puissance, l’accès à un raccordement au réseau électrique est de plus en plus compliqué. Ce n’est pas seulement en Belgique, ce n’est pas seulement en Wallonie, c’est dans les autres pays européens aussi. Et c’est une tendance qui va s’accentuer dans les années à venir et dont je pense qu’on doit effectivement parler de plus en plus.
Stéphanie Diaz Cuenca: Brice?
Brice Thomas: Voilà. Pour moi, ce qui est assez important, c’est qu’on a toujours, dans le passé, dimensionné en disant: on aura de l’énergie, l’énergie sera disponible et on va pouvoir maximiser en disant: ça, c’est l’énergie qu’il me faut pour réaliser mes installations et pour réaliser mon process. Le bottleneck, ce n’est pas: est-ce qu’il y a de l’énergie? Oui, on n’est pas en train d’avoir un blackout, on n’a pas le réseau qui tombe. Mais est-ce qu’on en a assez, et tout le temps? Et là, maintenant, on commence à introduire cette flexibilité qui fait qu’on doit expliquer aux entreprises: non, vous n’aurez pas toute la puissance que vous voulez tout le temps et il va falloir vous adapter en fonction de la demande.

[02:52] MAKE 2025-2030 et les freins aux investissements
Stéphanie Diaz Cuenca: Alors Charlène, le titre d’une récente publication chez AKT est assez explicite: «L’industrie demande une accélération des mesures». Les partenaires de la plateforme interfédérale MAKE 2025-2030 – la Fédération des entreprises de Belgique, Voka, Beci, AKT et les fédérations industrielles Agoria, essenscia, Fedustria et Fevia – dressent un bilan après un an de collaboration avec les autorités fédérales et naturellement aussi régionales. Et il s’avère que trois dossiers nécessitent désormais quand même une action prioritaire: le coût et l’infrastructure énergétique, naturellement aussi la charge administrative, tout le monde en parle, et l’octroi des permis. On peut résumer le problème de cette façon-là?
Charlène Collin: Je pense que c’est une bonne lecture. En effet, les actions prioritaires qu’on demande sont de travailler sur le coût et l’infrastructure énergétique, la charge administrative, effectivement ce n’est pas nouveau, et l’octroi des permis. C’est difficile de prioriser entre les trois. Et je pense que ce qui est un peu nouveau dans cette demande, c’est que ça fait longtemps qu’on demande de travailler sur les coûts énergétiques, mais l’infrastructure, c’est une thématique qui vient maintenant à l’avant-plan et qui est un nouveau facteur limitant, disons. Donc, en fait, il n’y a plus vraiment de limite dans l’investissement ou la technologie. Finalement, ça, ce n’est pas vraiment la barrière à la transition. La barrière, c’est l’accès physique à l’énergie et la capacité de raccordement. Donc on a vraiment basculé dans ce narratif. Même quand des projets ont un business case, ont un financement et une technologie prête, c’est possible qu’ils soient bloqués et qu’ils ne soient pas réalisés. Donc effectivement, on peut résumer ça dans ces actions prioritaires. Ce sont vraiment les trois blocages pour réaliser des projets. Et quand ils ne se réalisent pas en Wallonie, ça veut dire que potentiellement, ils seront faits ailleurs ou pas faits du tout.

[04:57] Produire, stocker et consommer l’énergie au bon moment
Stéphanie Diaz Cuenca: D’accord. Alors Brice, comment ça se passe chez Schneider Electric?
Brice Thomas: Il faut savoir qu’aujourd’hui, ces différentes entreprises veulent produire. Elles vont venir soit nous voir, soit voir les bureaux d’études, pour dire quelle est la capacité énergétique qu’elles peuvent avoir. Et là, si elles arrivent sur un dossier et qu’elles se rendent compte qu’au final, elles ne vont pas avoir la puissance ou ce genre de choses, elles vont devoir trouver des solutions. Parce que soit c’est, comme on dit, annuler le projet, le reporter, ou alors trouver une adaptation. Et là-dessus, c’est là qu’on va pouvoir proposer éventuellement des systèmes qui permettent de produire l’énergie. Tout le monde connaît les panneaux solaires ou les éoliennes ou ce genre de choses. Mais avoir de l’énergie à un moment, la production n’est pas forcément au même moment que la consommation. Et donc, il faut savoir que durant la journée, on peut avoir énormément de pics, le matin quand tout le monde arrive, charge son véhicule électrique et ce genre de choses, et des moments plus creux. Et en fait, c’est là qu’en utilisant des batteries, en dimensionnant correctement l’installation, on est capable de lisser la courbe et de pouvoir aussi anticiper quand est-ce que les prix seront les plus élevés, les moins élevés, et pouvoir optimiser là-dessus en fonction de la météo et de plein d’autres facteurs.
Stéphanie Diaz Cuenca: Donc ça, c’est en fait la raison pour laquelle travailler de façon traditionnelle ne marche plus aujourd’hui?
Brice Thomas: Malheureusement, on va devoir faire des choix sur qui a la puissance, ou alors le marché va commencer à le faire. On a de plus en plus de contrats qui sont liés au prix de l’énergie en direct. Et du coup, avant, on avait un prix fixe, on faisait comme on voulait. Maintenant, vu que l’énergie continue à grimper au fil des années, de plus en plus d’entreprises doivent commencer à se dire: tiens, comment je vais pouvoir réduire ma facture ou en tout cas être autonome? Par rapport à un risque politique, quelque chose où le prix explose, comment moi, je peux m’assurer une stabilité dans mes factures sur le long terme?

[06:46] Pourquoi combiner courant alternatif et courant continu?
Stéphanie Diaz Cuenca: Alors parlons un peu de la solution possible, cette architecture hybride. Quand on regarde le cadre socio-économique, c’est une chose, mais il faut naturellement aussi regarder la dimension technique. Il faut commencer par un constat assez frappant. Un très grand nombre de nouvelles sources d’énergie et de nouveaux équipements fonctionnent déjà en interne en courant continu. Pourtant, la distribution électrique dans les bâtiments et les installations se fait encore principalement par courant alternatif. Est-ce que vous pouvez donner un exemple concret, Brice, des situations dans lesquelles cela se produit et pourquoi ça devient peut-être maintenant inefficace?
Brice Thomas: Le courant alternatif, c’est quelque chose qui est utilisé de manière générale. On l’utilise dans les prises qu’on a dans les murs. Surtout les grosses puissances, les grosses machines, les moteurs ont besoin d’alternatif. Par contre, la plupart des équipements qu’on utilise au jour le jour, il y en a beaucoup en DC. Il faut savoir qu’à chaque fois qu’il y a une batterie, qu’on accumule de l’énergie, on va repasser en DC. Donc on peut penser à une voiture électrique, mais on peut penser aussi à un téléphone portable, un ordinateur ou ce genre de choses. Là, si j’ai une batterie, je suis en DC. Et donc, en fait, avoir un système qui est toujours alternatif vers du DC, on va toujours avoir des pertes de conversion. Et donc là, la question est: est-ce qu’on veut toujours être en alternatif? Et à chaque fois qu’on va pouvoir passer dans un système, on va devoir faire du DC. Maintenant, imaginons que j’ai un panneau solaire. Un panneau solaire, il va produire en courant continu, en DC. Si je suis avec un convertisseur classique, il va produire du courant continu vers l’alternatif et après il va être utilisé. Mais si jamais il doit renvoyer vers une batterie, soit on peut directement envoyer en courant continu vers la batterie en courant continu, ou alors parfois on est obligé de passer par des systèmes où on va passer en alternatif et on va devoir refaire une conversion derrière. Et à chaque fois qu’on a ces échanges, on a des pertes. Parce qu’évidemment, on se dit: dans la journée, on charge, on décharge, mais à chaque fois on a ces conversions. Et si les sources de consommation sont en continu, on évite ces pertes de conversion à chaque fois qu’on fait une charge et une décharge.

[09:17] Le principe d’une architecture hybride
Stéphanie Diaz Cuenca: OK, tu m’as perdue un tout petit peu parce que naturellement c’est technique. On parle donc de cette architecture qui est hybride. Est-ce que tu peux expliquer à quelqu’un qui ne travaille pas quotidiennement, comme moi, avec des installations électriques, qu’est-ce que tu entends exactement par cette architecture hybride qui travaille entre les deux?
Brice Thomas: Classiquement, tout le réseau électrique est prévu pour être en alternatif. Il n’y a pas un deuxième sous-réseau qui est prévu pour travailler uniquement en courant continu. Donc un système hybride est un système où je groupe tous mes consommateurs DC, en courant continu, et je dis que tous ces consommateurs sont liés entre eux pour pouvoir être raccordés à la batterie et directement produire en courant continu et consommer en courant continu. Et donc, c’est un système où il y a un bâtiment qui est, par exemple, en partie en électricité courant alternatif et un deuxième sous-réseau en courant continu.
Stéphanie Diaz Cuenca: D’accord. Alors ce n’est peut-être pas la solution miracle, mais naturellement cette approche est intéressante parce qu’elle utilise le tout et on peut aller de l’un à l’autre, et donc convertir l’un vers l’autre, si j’ai bien compris.
Brice Thomas: Alors, c’est quelque chose qui est techniquement faisable. Après, c’est toujours la question de dire dans quel cas cela peut faire sens ou pas. Parce que si j’ai un bâtiment qui existe déjà, je vais devoir pouvoir prendre en compte ce qu’il en est et ce n’est peut-être pas intéressant de toujours refaire toute l’électricité. Par contre, si c’est un nouveau bâtiment qui est à la phase d’étude, ça peut valoir la peine de dire: tiens, maintenant qu’on est là, maintenant qu’on est dans ce nouveau paysage énergétique, est-ce que ça ne ferait pas sens d’étudier cette possibilité? Puis aussi, la plupart des bâtiments qu’on a ici n’ont pas été conçus dans cette idée-là. Souvent, on va rajouter des panneaux solaires, on va peut-être mettre une batterie. Et alors là, l’étude se fait de dire: tiens, est-ce que tout ça, on continue à toujours le faire en repassant par le système qui est actuellement en courant alternatif? Ou est-ce que ça fait sens de dire: si je veux faire tous ces investissements-là, pourquoi ne pas tirer une ligne de courant continu dans le bâtiment?

[11:34] Flexibilité locale et renforcement du réseau
Stéphanie Diaz Cuenca: D’accord. Charlène, cette architecture hybride vise notamment l’optimisation et les gains d’efficacité. Alors, quel impact économique peut-elle réellement avoir?
Charlène Collin: Alors, moi, je suis ingénieure de formation, donc tout gain d’efficacité, j’ai été programmée pour l’apprécier. Mais au niveau systémique, c’est aussi un gain. En fait, chaque kilowattheure qui est autoconsommé, qui est décalé, qui est piloté, c’est un kilowattheure qu’on ne va pas demander au réseau pendant les pointes de demande. Et donc, on a besoin aujourd’hui de cette flexibilité locale, de cette manière de consommer autrement et de mieux exploiter la capacité existante, en attendant finalement qu’on déploie les renforcements de réseau dont on a crucialement besoin et dont je parlais en début de podcast. Par contre, c’est vrai qu’il ne faut pas confondre ces gains de flexibilité avec un remplacement d’un renforcement de réseau. On a bien besoin des deux. Donc il y a un gain socio-économique aujourd’hui parce qu’on en a absolument besoin. Par contre, il ne faut pas oublier le levier collectif et structurel qu’est le renforcement des réseaux. Et pour rappel, je pense que c’est dans le Blueprint d’Elia, on s’attend à devoir doubler la consommation électrique d’ici à 2050. Donc ce n’est pas seulement en décalant la consommation ou la production qu’on va réellement enlever la saturation des réseaux qu’on a aujourd’hui. On a besoin de ces systèmes, c’est vraiment louable et on en aura besoin aussi à l’avenir. Mais ça ne doit pas décaler les investissements dans les renforcements de réseau dont on a besoin.

[13:24] La Boucle du Hainaut comme infrastructure structurante
Stéphanie Diaz Cuenca: Un exemple peut-être pertinent, c’est la Boucle du Hainaut, qui montre qu’une extension structurelle du réseau reste indispensable, tandis que les solutions locales promettent de mieux exploiter la capacité existante. Maintenant, comment éviter que ces deux réponses soient présentées comme concurrentes alors qu’elles semblent bien travailler ensemble?
Charlène Collin: Il y a celle dont tu parles, Brice, qui est une solution locale et opérationnelle, et il y a l’autre qui est collective et structurelle: c’est le développement du réseau. Et là-dedans, pour la Wallonie, la Boucle du Hainaut est tout à fait essentielle. Comme je le disais, la consommation électrique va augmenter. C’est le premier levier de la transition, c’est le premier levier de décarbonation, c’est l’électrification. Et donc, on a besoin des deux: flexibiliser les usages et la production, et de l’autre côté s’assurer qu’on déploie ce réseau qui est finalement la colonne vertébrale de notre système énergétique. Et donc non, il ne faut pas mettre en concurrence les deux solutions. C’est vraiment notre message: développement de réseau, colonne vertébrale; flexibilité, réponse complémentaire et transitoire pour l’instant, puisqu’on est avec cette problématique de raccordement finalement.

[14:43] Gérer aussi bien le prélèvement que la réinjection
Stéphanie Diaz Cuenca: Brice, ce système hybride peut-il également contribuer à cette flexibilité?
Brice Thomas: Effectivement, parce que quand on parle d’échange avec le réseau, on parle de prélèvement sur le réseau, mais aussi de réinjection. Et ça, c’est en fait un des gros problèmes aussi qu’on peut avoir sur le réseau. Quand il fait très beau, que toutes les entreprises qui ont investi énormément dans des panneaux solaires sont toutes en train d’injecter au même moment, parfois c’est ça qui pose même plus de problèmes qu’autre chose. Et donc là, avec ces systèmes-là, on va pouvoir contrôler ou limiter ce qu’on va tirer du réseau, mais aussi dire: tiens, ce n’est pas comme beaucoup de particuliers à la maison. S’ils n’ont pas une batterie, quand il fait beau, je renvoie tout sur le réseau. Et ça, au final, ça pose aussi des problèmes. Donc être capable de dire: avec ça, on va pouvoir soit réduire la production des panneaux solaires si on ne sait plus absorber dans la batterie, ou essayer de dire: tiens, vu que j’ai une production solaire, je vais pouvoir charger la batterie, peut-être mettre les voitures électriques en charge, peut-être d’autres process. Il y a des sociétés, par exemple, qui vont pouvoir essayer de lancer des groupes de refroidissement pour faire un peu des batteries de chaud ou de froid. Donc il y a plein de solutions qui existent pour essayer d’en tirer un maximum.
Brice Thomas: Et puis, comme Charlène le dit, c’est la colonne vertébrale, on a besoin de ça. Et donc il y a parfois des limites aussi à l’optimisation. Parce que dire: tiens, je veux dimensionner… Une batterie aujourd’hui reste quand même onéreuse. Ça devient de moins en moins cher, mais c’est quand même un investissement. Et donc là, c’est dire: si on dimensionne quelque chose en disant, il me faut une batterie, je mets des panneaux solaires, que j’ai anticipé que mon chauffage allait être par l’électricité, que je suis limité par le réseau et que j’ai de la neige sur mes panneaux solaires, il faut trouver une solution aussi. Donc il y a aussi parfois des choses où on dit: «Ah, mais ce n’est que quelques jours par an.» Oui, mais moi, c’était un industriel qui faisait de grands poulaillers où les poules doivent être dans des conditions H24, et ce n’est pas trois jours par an qu’elles peuvent geler. Et donc ça, ce sont des choses qu’on doit vraiment dimensionner. Comme on a eu ici des épisodes de chaleur extrême qui ne sont pas [inaudible]. Mais il faut apprendre à les gérer. On voit les conséquences. Pareil sur le dimensionnement, il faut vraiment faire une étude et voir comment ça évolue tout au long de l’année.

[17:01] De nouvelles compétences pour les installateurs et bureaux d’études
Stéphanie Diaz Cuenca: Parlons aussi un peu de l’installateur, des professionnels qui se retrouvent sur le terrain. C’est important de montrer aujourd’hui que ces systèmes énergétiques doivent avant tout être considérés comme des systèmes qui sont en évolution permanente. Qu’est-ce que cela signifie vraiment pour les professionnels qui se retrouvent sur le terrain? Qu’est-ce qui change, Brice, concrètement dans le travail d’un installateur aujourd’hui ou d’un bureau d’études lorsque vraiment on va réunir ces deux cycles dans une même architecture?
Brice Thomas: Ce qu’il y a, c’est qu’avant, le client allait dire: ça, ça va être mon besoin industriel, qui allait driver, définir mon besoin énergétique, et après on dimensionnait tout depuis la demande du client. Maintenant, il faut prendre en compte quelle va être la possibilité de récupérer de l’énergie, de tirer de l’énergie du réseau. Et donc, en fonction de ça, le bureau d’études doit pouvoir lancer une étude. Là-dessus, Schneider peut participer aussi à rédiger des études de faisabilité et voir quand est-ce qu’on a un optimum. Parce que, pareil, ça ne sert à rien de surdimensionner et de ne pas avoir un système adapté. Et donc, l’installateur doit pouvoir prendre le pli de toujours dire: tiens, une étude de faisabilité avant de faire ce genre de projet.
Brice Thomas: Puis ensuite, ça va être des formations qui peuvent être en ligne ou en physique et de se dire: tiens, aujourd’hui, là, c’est le courant continu. Ce n’est pas la même chose que le courant alternatif. Ce sont d’autres seuils de protection, ce sont d’autres manières de travailler. Donc là aussi, il faut être capable de se reformer pour dire: les réflexes ne sont pas les mêmes, même le matériel utilisé ne sera pas forcément le même. Et donc, c’est aussi ça qui drive de l’optimisation. Il y avait un bâtiment 100 % courant continu en France qui disait qu’ils avaient baissé leur consommation énergétique de 20 % et leur consommation de cuivre de 50 % sur le projet. Donc là aussi, c’est une toute nouvelle manière de réfléchir au projet, mais qui peut amener aussi bien des gains énergétiques que des gains en matière première également.

[19:11] Des connaissances de plus en plus transversales
Stéphanie Diaz Cuenca: Naturellement, cela signifie qu’il faut avoir les connaissances de tous ces systèmes maintenant. Est-ce que cela comporte aussi un risque? Les connaissances doivent être acquises et elles doivent être mises à jour continuellement. Charlène, est-ce que vous observez une évolution dans les entreprises, déjà pour commencer en formation?
Charlène Collin: Oui, tout à fait. C’est vrai que les métiers de l’énergie ont vraiment beaucoup évolué. Maintenant, ils touchent à énormément de métiers différents, autant dans la production d’énergie, évidemment, mais aussi dans le facility management, dans la gestion de sa propre production en tant qu’industrie. Ça touche à la finance aussi, à la durabilité, à l’informatique, aux datas, etc. Donc oui, il y a un besoin de plus en plus grand de compétences qui se répartissent entre les métiers, entre les acteurs aussi externes, internes. Et donc, on a de plus en plus besoin de mettre ensemble toutes ces entreprises pour qu’elles puissent partager sur ces compétences-là, trouver les bons installateurs, trouver les bons conseillers pour mettre en place les bons systèmes. Et il en faut pour toutes les tailles d’entreprise. [Inaudible] investir dans des équipes en interne comme ça, alors que les PME moins. Et il ne faut pas les oublier. Dans notre tissu wallon, elles sont très importantes.
Stéphanie Diaz Cuenca: Est-ce que vous êtes non seulement confrontés à un manque de connaissances, mais aussi à une trop grande fragmentation de toutes ces connaissances?
Charlène Collin: Oui, c’est quelque chose qu’on remarque sur le terrain. D’abord parce que le métier d’énergéticien a fortement évolué et touche désormais un grand nombre de métiers. Ça passe de la production d’énergie par le facility management, gérer l’énergie de sa propre production, la finance, la durabilité et même l’informatique, avec tout ce qui est data d’énergie. Et il y a une fragmentation entre ces compétences. Chacun a son cœur de métier. Et donc, pour éviter cette fragmentation, il y a besoin de tiers de confiance qui font les ponts entre la technologie et la gestion de cette technologie en entreprise, puisque ce sont des techniques et des business cases vraiment propres à cette matière-là.

[21:33] Se former aux systèmes connectés et au courant continu
Stéphanie Diaz Cuenca: Brice, on a donc besoin de connaissances. Ça implique aussi une certaine responsabilité. Est-ce que vous, chez Schneider Electric, vous avez une incertitude ou vous ressentez peut-être une incertitude sur le terrain face à toutes ces évolutions?
Brice Thomas: On sait que la tendance de fond est qu’on veut aller vers cette électrification, on veut aller vers cette diminution de la consommation d’énergies fossiles. Et donc là-dessus, on sait que dans tous les cas, on va aller vers des systèmes plus intelligents, plus connectés. Donc il faut former les techniciens pour être capables de travailler avec des systèmes aussi connectés. On sait qu’aussi, on va vouloir aller peut-être vers des alternatives. On va utiliser aussi plus de stockage local, du DC. Donc, dans tous les cas, ça ne paie rien de se former sur ces productions DC et cet aspect connecté. Donc là, je pense qu’on n’a pas de grosses incertitudes. Après, il y a d’autres systèmes. Comment l’ensemble va évoluer? Il faut suivre la tendance et s’adapter en fonction. Mais je pense qu’on ne perd pas grand-chose à se former sur ce genre de compétences.
Stéphanie Diaz Cuenca: Donc les formations sont plus importantes que jamais. Quels sont les éléments qui doivent absolument faire partie de ces formations?
Brice Thomas: Je pense que déjà, c’est être sensibilisé à ce que ça implique de commencer à mettre en place des systèmes de stockage. Parce qu’on peut dire: il suffit de mettre une batterie et des panneaux solaires. Ce n’est pas si facile. Il faut dimensionner. Il y a plein de questions un peu plus techniques qui se baladent derrière. Derrière aussi, c’est tout ce qui est sécurité, parce que tout ce qui est courant continu, c’est une autre manière de travailler, comme dit précédemment. Donc il ne faudrait pas que les personnes se disent: c’est exactement la même chose, et s’exposent à de potentiels risques. Et après, derrière, c’est dire aussi comment travailler avec le client final et avec éventuellement le gestionnaire de réseau pour dire: maintenant, travailler sous contrainte, ce qui n’était peut-être pas forcément le cas avant.

[23:35] Les formations proposées par Schneider Electric
Stéphanie Diaz Cuenca: Vous répondez naturellement à ce besoin. Quelles formations proposez-vous?
Brice Thomas: Alors, on a des cours en ligne avec une introduction à ce qui est le passage du courant alternatif au courant continu. On a aussi des formations un peu plus larges sur tout le problème du microgrid, donc comment on peut avoir cette autonomie énergétique. Et après, derrière, pour des entreprises qui veulent vraiment s’investir dans tout ce qui est batterie, réalisation de ce genre de projet, ça s’appelle un programme EcoXpert, où en fait on a des clients reconnus avec une expertise qu’on est capables de certifier, accompagner et avec lesquels on va pouvoir déployer ces nouvelles technologies dans les différents pays.
Stéphanie Diaz Cuenca: Alors vous en avez déjà parlé, des formations en ligne, mais une formation en ligne ne peut peut-être pas couvrir toutes les nuances techniques, je présume?
Brice Thomas: Oui, voilà. Et donc c’est là-dessus aussi que, quand on dit avec ces EcoXperts, avec ces personnes-là, on est capables de faire des trainings en physique, soit dans nos bureaux en Belgique, ou alors souvent on accompagne ces entreprises directement en France ou dans d’autres pays pour avoir des formations sur zone, dans nos laboratoires, par exemple à Grenoble.

[24:46] Une responsabilité partagée pour la formation
Stéphanie Diaz Cuenca: Fantastique de voir ce que Schneider Electric fait déjà. Mais Charlène, on doit naturellement assurer qu’il y ait une responsabilité pour garantir une offre de formation qui soit suffisante, élaborée et adaptée au monde de demain.
Charlène Collin: Tout à fait. Pour moi, ce n’est pas un seul acteur qui doit assurer cette formation. Il faut partager cette responsabilité et surtout ne pas travailler en silo, donc se coordonner. C’est quelque chose sur lequel AKT travaille énormément: rassembler l’enseignement, la formation, les universités et les entreprises, l’industrie, pour être sûr que les uns répondent aux besoins des autres et travailler finalement en société à ce challenge qui concerne toute la Wallonie, toute la Belgique.

[25:38] La flexibilité comme nouvelle normalité
Stéphanie Diaz Cuenca: Cette nouvelle normalité. On a déjà abordé de nombreux aspects, mais j’aimerais quand même projeter cette discussion un peu vers l’avenir. Le monde dans peut-être dix ans. Quel type d’environnement, Brice, pensez-vous qui deviendra en premier lieu plus ou moins standard?
Brice Thomas: Je pense que d’ici dix ans, après il faut voir à quel point le rythme du changement [inaudible], mais je pense que la flexibilité sera devenue standard pour quasi toutes les entreprises. Aujourd’hui, c’est quelque chose qu’on voit sur les grosses entreprises, on va dire dès qu’on passe les 100 kVA. Mais pour les entreprises, même plus petites, je pense que ce sont des choses où on va apprendre à avoir ces réflexes, parce qu’on sait toujours essayer d’économiser de l’énergie, d’être un peu plus malin. Mais comme on le voit même pour les particuliers, où on commence à avoir des contrats flexibles, on commence à vraiment réfléchir: à quelle heure je vais utiliser mon énergie? Les plages qui étaient avant jour-nuit ne sont plus les mêmes aussi avec les gestionnaires de réseau. Je pense que pour les entreprises aussi, elles vont devoir s’adapter. Elles vont devoir mettre, comme on a dit, aussi des panneaux solaires et ce genre de choses, et après réfléchir à leur vraie utilisation. Voilà. Je ne sais pas pour le reste comment l’avenir sera fait, mais je pense que ça, c’est la tendance de fond.

[26:58] Des solutions utiles aussi pour les PME
Stéphanie Diaz Cuenca: On n’a pas encore de boule de cristal pour voir le futur. Mais Charlène, en parlant d’entreprises, vous travaillez avec beaucoup d’entreprises, grandes, moyennes entreprises. Lesquelles ont aujourd’hui peut-être le plus d’intérêt à envisager naturellement ce type de solution?
Charlène Collin: Je pense que c’est difficile de mettre un groupe d’entreprises en priorité parce que je crois que c’est aussi bien l’industrie que les PME. Ce serait faux de penser que c’est seulement l’industrie qui se tourne vers ces solutions. Évidemment, elles en ont besoin aujourd’hui, et la situation étant [inaudible] pour l’industrie en ce moment, elles se tournent vers ces solutions plus facilement. Mais on ne peut pas laisser les PME de côté. Elles installent des panneaux photovoltaïques, elles installent des bornes, elles électrifient leur flotte et elles ont des batteries. Et donc elles ont aussi besoin de ces solutions et d’être accompagnées dans cette transition.

[27:58] Investir aujourd’hui pour gagner en compétitivité
Stéphanie Diaz Cuenca: Nous ne sommes pas encore dans ce monde de demain, on va y arriver. Une question qui se pose aujourd’hui est la suivante: commencer à investir maintenant dans ce type d’approche, est-ce que ça peut constituer un avantage concurrentiel quand on le fait?
Charlène Collin: Évidemment, oui. En tout cas, j’en suis convaincue. C’est important de prendre la balle au bond maintenant, sinon on se fera juste dépasser par nos voisins. Et le coût de ne pas agir maintenant et de ne pas avancer est tout simplement beaucoup trop élevé. On en parle souvent également. Et donc oui, investir maintenant donne un avantage concurrentiel puisqu’on a cette pression sur les réseaux, on a cette pression climatique actuellement. Donc je pense que c’est une décision qu’il faut prendre, mais pas n’importe comment. Il faut plus de prévisibilité réglementaire et il faut des délais raccourcis pour les permis, pour les raccordements. C’est seulement quand ces choses se rencontreront qu’on pourra vraiment parler de cet avantage concurrentiel.
Brice Thomas: Ce que je peux rajouter aussi là-dessus, c’est qu’il y a déjà des pionniers, il y a déjà des précurseurs qui ont adopté ce genre de mesures. Par exemple, il y a quelques mois, on a battu des records du prix de l’électricité durant ces périodes de forte chaleur, avec énormément de clims qui tournaient. Et là, des entreprises qui avaient déjà pris le pli en ont été protégées et ont été capables d’être principalement protégées de cette hausse de l’énergie. Donc c’est un vrai avantage concurrentiel quand on sait que nous, on est protégés contre l’incertitude. Là où, potentiellement, les personnes qui n’ont pas pris le pli risquent de subir de plein fouet.

[29:53] La compétitivité énergétique change de définition
Stéphanie Diaz Cuenca: Charlène, la compétitivité est aujourd’hui un sujet particulièrement important. Comment est-ce que cette évolution s’inscrit dans ce débat?
Charlène Collin: Cette évolution s’y inscrit au cœur. Elle y est pleinement. On a longtemps cru que la compétitivité énergétique, c’était seulement le prix de l’énergie. Mais comme on l’a dit au début, aujourd’hui, c’est aussi une compétitivité pour l’accès à la puissance, l’accès à un raccordement. Et donc, elle se joue maintenant sur plusieurs fronts: le coût de l’énergie, l’accès à cette capacité – et donc se flexibiliser, c’est se donner plus de moyens d’y avoir accès – et la prévisibilité du cadre, donc la réglementation.

[30:40] Par où commencer?
Stéphanie Diaz Cuenca: Question finale pour vous deux. Quelle serait, selon vous, la première étape qu’un installateur ou une personne qui a un bureau d’études pourrait entreprendre dès demain? Brice tout d’abord.
Brice Thomas: Alors, côté installateur, c’est aussi de se renseigner. Dire: aujourd’hui, il y a tout ce potentiel qui est là, toutes ces entreprises qui vont être confrontées à ça. Donc comment je peux me former? Comment je peux m’intéresser à ce type de technologie et trouver des partenaires qui peuvent former ou expliquer ce qu’il en est? Et la deuxième chose, c’est aussi de se dire: OK, si j’ai par exemple une idée d’un projet qui pourrait être intéressant, en fait, je dois me faire accompagner. Je dois réaliser une étude qui va me permettre de me rendre compte comment ça va se passer et quels sont les vrais gains pour moi et le client final. Pour les bureaux d’études, c’est un petit peu la même chose, où là, je pense qu’il y a déjà beaucoup plus de choses qui sont faites pour les aider et leur mettre, on va dire, des documents pour les aider à se former. Mais là aussi, c’est de vouloir prendre la volonté d’aller dans cette direction-là, d’aller chercher des partenaires et de prendre le temps de se former. Il y a toujours une certaine inertie aussi au changement, en disant: il y a des choses, ça fait vingt ans que je les fais. Et donc dire: aujourd’hui, il y a quand même des choses qui bougent beaucoup, donc ça vaut la peine de réinvestir encore en formation sur ce sujet.
Stéphanie Diaz Cuenca: Merci. Charlène?
Charlène Collin: Je pense que c’est d’intégrer l’énergie au début de tout le processus d’installation et de conception. En fait, l’énergie va avec l’économie, elles sont directement corrélées. Et donc aussi à l’étape d’installation, de conception de nouveaux projets. Ce qu’on regarde à la fin du design, c’est un critère de démarrage finalement de l’étude.

[32:30] L’énergie comme critère de départ
Stéphanie Diaz Cuenca: Critère de démarrage. Belle idée pour terminer cette conversation. Ce que je retiens surtout, c’est que cette architecture hybride n’est pas une bataille entre deux types de courants. C’est une manière de connecter plus intelligemment la production locale, le stockage, la consommation de cette énergie. Les entreprises doivent intégrer leurs besoins et leur consommation énergétique beaucoup plus tôt dans les décisions d’investissement et les installateurs doivent apprendre à raisonner en termes de flux énergétiques globaux, et surtout aussi continuer à développer les connaissances nécessaires pour maîtriser ces nouvelles architectures. Charlène et Brice, merci beaucoup pour cet échange. J’étais ravie d’être votre hôte aujourd’hui. Merci.
Charlène Collin: Merci.
Stéphanie Diaz Cuenca: Et merci aussi de nous avoir écoutés. Merci de votre attention et à la prochaine fois.

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